Agir aujourd’hui pour demain – Le patrimoine mondial : test pour la concrétisation des accords

Cette article par la Directrice générale de l’UICN, Inger Andersen, est extrait de la revue Patrimoine Mondial, la revue officielle du Centre du patrimoine mondial de l’UNESCO, dans une édition dédiée au Congrès mondial de la nature de l’UICN. Il reflète certains points majeurs apportés par l'UICN lors de la 40e session du Comité du patrimoine mondial, qui s'est tenu à Istanbul du 10 au 17 juillet 2016.

Papahanaumokuakea, Hawai’i

Les accords historiques signés en 2015 sur le changement climatique et le développement durable, à l’occasion de la Conférence de Paris de 2015 sur le climat (COP21) et du Sommet des Nations Unies sur le développement durable, sont la preuve irréfutable que nous vivons une époque charnière. Aujourd’hui plus que jamais, nous devons tous faire preuve de courage et de vision afin de garantir un avenir qui préservera la nature tout en respectant les droits des différents peuples de la planète. L’énorme potentiel du patrimoine mondial dans la réalisation de cet objectif ne doit pas être sous-estimé.

Notre planète est actuellement à la croisée des chemins. L’accord de Paris sur le climat et le nouvel Agenda pour le développement durable 2030 confirment que les décideurs ont bien compris cela.

Les décisions majeures prises par le Comité du patrimoine mondial en 2015 s’inscrivent dans cet élan sans précédent. Elles reconnaissent les droits des peuples autochtones et adoptent le principe du développement durable. Pour rester pertinente face à ces enjeux mondiaux, la Convention du patrimoine mondial doit non seulement remplir son rôle essentiel dans la protection de nos sites les plus précieux, mais aussi faire preuve de leadership pour démontrer et inspirer l’excellence dans la pratique de la conservation.

Dans un monde de plus en plus marqué par le changement climatique, une demande excessive pour les ressources naturelles, une déconnexion par rapport au monde naturel et des conflits croissants, les sites du patrimoine mondial se doivent de présenter des résultats concrets sous peine de perdre leur valeur. Ils doivent tracer la voie en faisant preuve d’exemplarité en termes de gestion équitable et de développement durable, et en soulignant les liens intimes qui unissent la culture et la nature, et le respect des droits et la conservation de la nature.

Car le patrimoine mondial est lui aussi à la croisée des chemins. Sa réussite ou son échec sera un test décisif pour déterminer si nous sommes capables de relever les défis identifiés par ces accords mondiaux.

Patrimoine mondial : un rôle de leadership unique

La reconnaissance mondiale accordée aux sites naturels du patrimoine mondial offre à la Convention une opportunité évidente pour assumer son rôle de leader dans la pratique de la conservation. Les sites exceptionnels qu’elle protège doivent constituer des modèles d’excellence, en proposant des solutions efficaces à des problèmes complexes, et en démontrant la valeur que revêtent les aires protégées en termes d’investissement pour la planète et ses habitants. Chacun de ces sites présente un potentiel extraordinaire pour démontrer les réussites obtenues dans le domaine de la conservation face à une communauté mondiale qui exige désormais des résultats concrets.

Pourtant, malgré leur statut international et leur grande visibilité, les sites naturels du patrimoine mondial subissent les mêmes pressions et les mêmes menaces que celles qui pèsent actuellement sur les aires protégées du monde entier. Leurs valeurs exceptionnelles ainsi que les avantages et les services vitaux qu’ils fournissent sont trop souvent menacés par une surexploitation des ressources naturelles et la transformation non viable de leurs paysages. Dans cette optique, il est impératif de changer la dynamique du patrimoine mondial.

Les Perspectives du patrimoine mondial de l’UICN, première évaluation mondiale du patrimoine mondial naturel, révèlent que, si deux tiers des sites naturels conserveront probablement un bon état de conservation dans les années à venir, un tiers d’entre eux font déjà face à de sérieuses menaces, comme l’arrivée d’espèces invasives, l’impact du tourisme, le braconnage, la construction de barrages et l’exploitation forestière. Cette situation est intolérable : tous les sites présentant une valeur universelle exceptionnelle méritent d’être traités de manière exemplaire.

Les Perspectives du patrimoine mondial nous indiquent également que le changement climatique affecte déjà 35 sites naturels, et que cette menace s’étendra à davantage de sites à l’avenir. Comme l’a reconnu le Comité du patrimoine mondial, cela signifie que nous devons agir dès à présent face aux menaces existantes afin d’améliorer la résilience des sites les plus à risque. Nous devons accorder une priorité particulière à la valeur universelle exceptionnelle et investir dans une gestion efficace. En bref, la protection des sites du patrimoine mondial doit être irréprochable, si la Convention souhaite maintenir sa crédibilité.

C’est précisément cette crédibilité que les membres de l’UICN ont remise en question lors du Congrès mondial de l’UICN de 2012, demandant son renforcement. Au cours de ces dernières années, certaines décisions ont remis en cause des conseils techniques fournis par l’ICCROM, l’ICOMOS et l’UICN, les organisations consultatives du Comité du patrimoine mondial, en collaboration avec le Centre du patrimoine mondial, ont suscité de vives inquiétudes. Pendant combien de temps la Liste du patrimoine mondial peut-elle continuer à s’élargir sans perdre son statut d’exclusivité ? Et comment peut-elle représenter notre patrimoine commun quand une écrasante majorité de ses biens se concentrent dans les régions les plus riches de la planète ? Selon l’un des principes fondateurs du patrimoine mondial, seuls les sites les plus méritants, de toutes les régions, devraient être inscrits sur la Liste.

Afin de maintenir sa crédibilité, il est impératif que la Liste du patrimoine mondial privilégie la qualité à la quantité. Autrement dit, les sites proposés pour inscription sur la Liste du patrimoine mondial doivent être clairement identifiés comme comblant des lacunes, et faire l’objet de conseils le plus tôt possible en amont sur la meilleure façon de répondre aux normes de la Convention. Cela signifie également que la gestion des sites du patrimoine mondial existants doit être au coeur des priorités de la Convention.

De nouvelles bases pour une Convention crédible

Le potentiel de leadership de la Convention du patrimoine mondial ne sera pleinement réalisé que si la conservation de ces lieux extraordinaires devient une responsabilité globale et commune des États parties, de la société civile, des communautés locales et autochtones et du secteur privé. En 2015, la reconnaissance formelle des droits des peuples autochtones et plus particulièrement l’importance de leur consentement libre, préalable et éclairé dans le processus de proposition d’inscription du patrimoine mondial, fut intégrée aux Orientations devant guider la mise en oeuvre de la Convention du patrimoine mondial, un point que l’UICN préconise fortement depuis plusieurs années.

Comme l’indique la Promesse de Sydney, le document final du Congrès mondial des parcs de l’UICN de 2014, la société civile et les autres partenaires non étatiques doivent être reconnus comme des acteurs à part entière dans la manière dont fonctionne la Convention. En effet, ce n’est qu’avec cet engagement que le patrimoine mondial pourra parvenir à une conservation durable, et contribuer pleinement à la société, à la réalisation des droits, à l’éradication de la pauvreté et à l’atteinte des objectifs de développement durable.

La politique récemment adoptée qui intègre une perspective de développement durable dans les processus du patrimoine mondial est également essentielle pour que la Convention ait un effet positif durable sur le bien-être humain. Cette politique définit le besoin fondamental de protéger le patrimoine mondial dans un contexte social plus élargi. Elle offre à la Convention les moyens de renforcer sa pertinence et de combler les lacunes existantes. Quant à la reconnaissance du fait que les droits et le genre constituent des questions centrales, c’est là également un développement positif.

Les 229 sites naturels actuellement inscrits au patrimoine mondial ne sont pas simplement de superbes paysages : ils soutiennent des populations et des économies, en fournissant des emplois et des moyens de subsistance. Deux tiers de ces sites constituent des sources d’eau essentielles, tandis que près de la moitié d’entre eux permettent de prévenir des catastrophes naturelles, comme des inondations ou des glissements de terrain. Nombre de ces biens jouent en outre un rôle capital dans la survie de certaines espèces face aux effets du changement climatique, en leur offrant un refuge ou en favorisant leur dispersion à travers de grands paysages interconnectés. Ces valeurs doivent également être reconnues et protégées.

À titre indicatif, la valeur totale des services écosystémiques fournis par le Parc national de Doñana, en Espagne, est estimée à 570 millions d’euros par an. Grâce à sa forte pluviosité, le Complexe forestier de Dong Phayayen-Khao Yai constitue, quant à lui, un bassin versant crucial pour la Thaïlande, alimentant cinq des principaux fleuves du pays.

Les sites du patrimoine mondial reflètent notre relation à la nature, et les interconnexions qui relient l’humanité à son environnement. Ils font partie de ce que nous sommes, et véhiculent une dimension culturelle, et souvent spirituelle, à travers les âges et les civilisations. Par exemple, les Montagnes dorées de l’Altaï, en Fédération de Russie, abritent l’une des plus anciennes traditions chamaniques au monde. Ces traditions façonnent les relations des habitants entre eux, et avec les paysages où ils vivent. Dans le Parc national de Kakadu, en Australie, les valeurs du patrimoine mondial reconnaissent 65 000 ans d’une culture autochtone vivante qui a favorisé la survie d’un paysage, d’une flore et d’une faune à l’importance mondiale.

Les interactions qui existent entre la culture et la nature sont la pierre angulaire de la Convention du patrimoine mondial. Si la conservation de la nature peut sembler une évidence dans de nombreux sites naturels du patrimoine mondial, elle est tout aussi pertinente dans les sites culturels où une utilisation traditionnelle des terres coexiste avec la biodiversité, et où les espaces verts urbains contribuent à la santé humaine. De la même façon, notre travail pour la conservation de la nature doit tenir compte des besoins des populations, de leurs cultures et de leurs droits.

Les sites du patrimoine mondial ont souvent joué un rôle novateur en matière de conservation, et ont obtenu des réussites inspirantes. L’année dernière, le retrait du Parc national colombien de Los Katíos de la Liste du patrimoine mondial en péril a constitué un formidable accomplissement qui illustre l’efficacité des mécanismes de la Convention pour déclencher des mesures appropriées, lorsqu’il existe une volonté politique d’employer ces mécanismes aux fins prévues.

Hawaï 2016 : la concrétisation d’accords essentiels

Pour exploiter pleinement ce potentiel, nous devons maintenant concrétiser les accords historiques de 2015. Le Congrès mondial de la nature 2016 de l’UICN, qui se tiendra à Hawaï du 1er au 10 septembre 2016, ouvrira la voie à la réalisation de l’accord mondial sur le climat et les objectifs de développement durable. L’UICN se trouve dans une position forte pour proposer un congrès qui contribuera à transformer ces engagements en action, en appliquant notamment les nouvelles politiques du patrimoine mondial sur le développement durable et les droits des peuples autochtones. Cet objectif sera le principal enjeu d’Hawaï.

L’UICN a le devoir de montrer au monde entier que la nature joue un rôle capital pour offrir des solutions efficaces face à des défis fondamentaux. Il est impératif que la nature soit au coeur de toutes nos stratégies pour que les promesses ambitieuses faites en 2015 deviennent réalité. Dans l’accomplissement de cet objectif, l’UICN constitue le plus grand rassemblement mondial pour la conservation de la nature, comptant dans ses rangs des organisations gouvernementales et de la société civile, ainsi que des milliers d’éminents scientifiques, spécialistes et leaders mondiaux venant de tous les continents et de toutes les cultures. La diversité de nos membres et la profondeur de notre science et de nos connaissances nous permettent de nous exprimer au nom de la nature, et de donner une voix aux plus vulnérables, aux communautés, afin de garantir le respect de leurs droits. La participation d’hommes et de femmes d’horizons différents du monde entier apportera de la crédibilité et du poids aux conclusions du Congrès de l’UICN.

Tout au long de ses 68 ans d’existence, l’UICN a mobilisé l’expertise et l’influence de ses membres au service des défis de conservation les plus urgents, en faisant souvent preuve d’un esprit visionnaire et en obtenant des résultats qui, depuis des générations, ont façonné les relations qu’entretient l’humanité avec notre planète. Par exemple, la question du changement climatique a été soulevée par des membres de l’UICN dès les années 60. En 1980, ils ont ouvert un débat sur le concept de « développement durable », lançant cette terminologie des années avant qu’elle ne soit généralisée.

Au fil des ans, près de 1 200 résolutions et recommandations de l’UICN ont contribué à l’établissement d’une politique mondiale pour la conservation, et à la mise en place d’actions concrètes sur le terrain. Le Congrès de l’UICN constitue désormais le plus grand et le plus démocratique forum régulier pour la conservation dans le monde. Avec la reconnaissance sans précédent qu’a obtenue la nature en 2015, cette rencontre prend aujourd’hui une nouvelle dimension mondiale.

La Convention du patrimoine mondial est l’une des grandes réalisations de l’UICN. L’année 2016 marque les 50 ans de l’expression « patrimoine mondial », lancée lors de ce qui s’appelait alors l’Assemblée générale de l’UICN par une organisation membre des États-Unis, pays hôte du Congrès cette année. Dans une allocution intitulée « Nouvelles perspectives sur la conservation pour les années à venir », Joseph L. Fisher, alors président de Resources for the Future (un organisme de recherche américain à but non lucratif) demanda la création :

« d’une Fondation du patrimoine mondial qui stimulerait la coopération internationale au nom de la communauté mondiale afin d’identifier, d’établir, de développer et de gérer les lieux, les paysages et les sites historiques les plus extraordinaires de notre planète pour le présent et l’avenir de toute l’humanité. », précisant qu’il « s’agit là d’une excellente opportunité pour l’UICN de tracer la voie. »

À la suite de cette déclaration, l’UICN élabora la première ébauche de la Convention du patrimoine mondial qui servit de base aux discussions subséquentes. Ce document, remanié en 1972 en collaboration avec l’UNESCO, constitue aujourd’hui l’une des conventions les plus largement adoptées au niveau mondial.

La Convention du patrimoine mondial est un instrument de conservation international approuvé par pratiquement tous les pays du monde. En tant que tel, elle bénéficie d’une position privilégiée pour harmoniser les décisions de la communauté internationale et les travaux de conservation menés sur le terrain. Elle possède également la capacité d’inspirer des actions novatrices à fort impact.

Le patrimoine mondial est aujourd’hui à la croisée des chemins : le chemin que nous prendrons relève de notre responsabilité à tous. En tant qu’union d’organismes gouvernementaux et non gouvernementaux, l’UICN s’engage à mobiliser tout le soutien nécessaire pour atteindre l’excellence dans la conservation du patrimoine mondial. Le Congrès mondial de l’UICN d’Hawaï nous donnera l’opportunité de prendre ensemble des mesures appropriées.

Cinquante ans après la naissance du concept de « Fondation du patrimoine mondial », une idée qui a été mise en œuvre et soutenue grâce à un extraordinaire sentiment de responsabilité et d’engagement collectifs, nous ne pouvons pas nous permettre de réduire nos ambitions.

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