Afrique centrale et occidentale

Suivi–Évaluation Participatif (SEP) à l’échelle des paysages

SEP: Un outil de gestion durable des forêts du Bassin du Congo. Mesurer les impacts pour renforcer le changement

Le SEP pour quoi faire ?

Les États et les bailleurs de fonds investissent des centaines de millions d’euros dans la protection des écosystèmes du Bassin du Congo. En retour, ils attendent d’être informés des changements obtenus aussi bien en matière de conservation de la biodiversité, que dans le domaine du développement social et économique des populations qui y vivent.

Tel est l’objectif du Suivi-Évaluation participatif (SEP) à l’échelle du paysage. L’idée qui sous-tend le SEP est celle d’une gestion des interventions orientées vers les résultats, dans un espace assez large où l’on poursuit des progrès équilibrés entre la conservation de la biodiversité et le développement humain. Au-delà d’une planification axée sur les résultats, les effets et les impacts, il donne la parole à tous les acteurs (communautés locales, institutions publiques et privées, partenaires au développement, sociétés civiles, etc.) pour évaluer les progrès intervenus dans leur bien-être et dans leur environnement.

Depuis plusieurs années, l’UICN PACO, ses Membres et ses partenaires, cherchent ensemble à mettre au point des outils simples, pour mesurer à l’échelle des paysages du Bassin du Congo, les changements induits par les programmes de gestion durable des forêts. Ce travail a commencé en 2004 dans le Tri National de la Sangha (TNS) aux confins de la République Centrafricaine, de la République du Congo et de la République du Cameroun. Il a démarré dans le paysage transfrontalier TRIDOM, segment Cameroun autour du Massif Forestier Ngoyla-Mintom avec l’appui du FEM de la Banque Mondiale, ainsi que dans d’autres paysages du Bassin du Congo tels que le Parc National des Virunga (Est de la RDC), le parc national de Kibira et la Reserve naturelle de Bururi (Burundi), la Reserve du Dja et le Parc National de Campo Ma’an, avec l’appui du Réseau Africain des Forêts Modèles (Cameroun). Des études de base ont également été menées au Mali et au Burkina Faso   pour mettre en place ce système SEP.

Comment mettre en œuvre le SEP à l’échelle du paysage ?

Dans le but de suivre les changements induits par l’ensemble des actions menées à l’échelle des paysages, de mesurer l’impact d’importants fonds investis dans le Bassin du Congo, de comprendre la manière dont ils ont entrainé ou non les progrès qu’on en attendait, le système de Suivi-Évaluation Participatif met en place des plateformes d’échanges horizontaux et verticaux. Ces plateformes se réunissent régulièrement et procèdent par étapes selon un parcours préétabli :

  • La visualisation : Il s’agit d’une première étape permettant aux communautés rurales, c’est-à-dire la catégorie d’acteurs qui ne sait pas lire et écrire, dont les moins préparés aux échanges, de créer leur propre(s) message(s) à l’aide d’images, de cartes, d’illustrations telles que des dessins. Elles y expriment leur perception des paysages dans lesquels elles vivent. Leur message concerne leur situation présente et le futur auquel elles aspirent. Les communautés donnent ainsi une valeur à leur espace de vie, et comprennent mieux les facteurs qui impulsent le changement. Elles identifient leurs propres priorités dans l’action, sans que les experts ne pensent plus à leur place.
  • Sur la base de cette phase de visualisation, les communautés dialoguent avec les représentants de l’État et de ses services techniques, les ONG, et d’autres partenaires comme les entreprises du secteur privé actives dans leur paysage, pour identifier un ensemble d’idées, d’ébauches de solutions, susceptibles de les mener jusqu’à l’état dans lequel elles souhaitent voir leur paysage dans le futur : c’est la phase de la théorie du changement.

Exercice de visualisation avec les communautés Batwa au Burundi en 2008 (Photo, Intu)

Pleinement conscients des interactions étroites entre l’amélioration de leurs conditions de vie (accès aux matériaux de base: nourriture, eau, combustibles, vestimentaire, soins de santé, emploi, éducation, commerce) et la conservation des valeurs environnementales (protection des cours d’eau, des forêts, des espèces rares, etc.), les membres des communautés se projettent dans l’avenir à la fois sous l’angle de la conservation et sous celui du développement.

La matrice ci-dessous montre les quatre états extrêmes vers lesquels un paysage habité peut évoluer en fonction des actions humaines qui y sont menées. Horizontalement, on s’oriente vers une meilleure conservation de l’environnement ; verticalement, on progresse vers plus de développement et de bien-être.

 

  1. Pauvreté humaine ; Nature dégradée : dégradation de la nature sans réponse à l’amélioration des conditions de vie des populations.
  2. Bien-être humain ; Nature dégradée : les populations exploitent de manière non durable les ressources naturelles pour l’amélioration de leurs conditions de vie.
  3. Pauvreté humaine ; Nature préservée : la protection de l’environnement est fortement privilégiée au détriment du développement économique et social de la zone.
  4. Bien-être humain ; Nature préservée : la situation idéale où les populations vivent bien et l’environnement se porte bien. Les démarches de conservation et la promotion du développement se rejoignent.

L’identification des indicateurs de suivi de performance du paysage : Le choix des indicateurs se fait de façon participative et inclusive par tous les acteurs au cours des sessions de réflexion. Il s’agit de se mettre d’accord sur les éléments de vérification de la performance du paysage, autrement dit, sur les besoins en informations nécessaires pour l’évaluation et le suivi de l’évolution dudit paysage. L’approche a été développée en collaboration avec le CIFOR et le WWF.

Une approche qui progresse

Bien que le SEP est une approche nouvelle en cours de vulgarisation, on constate une progression :

  • Un cadre de dialogue est mis en place entre les institutions actives dans le Tri National de la Sangha. Celui-ci s’est renforcé au cours des rencontres annuelles successives qui ont permis d’affiner l’approche.
  • Le SEP a été adopté par d’autres partenaires, notamment par le Secrétariat Africain des Forêts Modèles qui l’a intégré dans ses outils méthodologiques.
  • Une base de données des indicateurs du développement et de conservation est régulièrement alimentée au niveau du Tri National de la Sangha. Trente et un indicateurs de suivi de performance du paysage ont été identifiés par les partenaires, regroupés en cinq types de capitaux : naturel local, naturel global, humain, social et physique. Les capitaux naturels locaux et globaux constituent le pilier conservation tandis que les capitaux humains, sociaux et physiques constituent le pilier développement.
  • Le SEP, à l’échelle du paysage, est opérationnel dans les régions suivantes :
    • Les paysages de Bururi et Kayanza (Burundi dans la région des Grands Lacs) ;
    • Le paysage de Goma au Nord Kivu (République Démocratique du Congo) ;
    • Le paysage Tri National de la Sangha (Cameroun, République du Congo, et République Centrafricaine) ;
    • Les paysages des Forêts Modèles de Campo Man et du Dja & Mpomo (Cameroun).
    • Le paysage Ngoyla – Mintom (Cameroun)

À l’examen des travaux des partenaires dans le Tri National de la Sangha (Figure 1 et 2), trois constats principaux se dégagent:

  • Le paysage du Tri National de la Sangha évolue globalement dans la situation où «Pauvreté humaine » rime avec « Nature préservée » ;
  • Il y a cependant une perte progressive des ressources naturelles due au braconnage des espèces phares pour la conservation de la biodiversité comme les éléphants et les grands primates, et à l’exploitation illégale du bois ;
  • On constate aussi une légère amélioration des indicateurs des moyens d’existence des populations locales, impulsée par l’exploitation forestière.

Le TNS évolue vers une direction « Pauvreté humaine - Nature dégradée », c'est-à-dire que la dégradation de la nature est sans réponse adéquate à l’amélioration des conditions de vie des populations.

Pourquoi adopter cette approche de suivi du paysage ?

Cette approche de suivi des changements dans les paysages est nouvelle dans le monde de la conservation, et surtout, dans les paysages transfrontaliers. Bien que peu connue par les acteurs, on constate qu’elle s’adapte dans tous les paysages multifonctionnels et multi acteurs, dans tous les contextes notamment du changement climatique, restauration des paysages dégradés. Les acteurs qui adoptent le SEP observent déjà quelques bénéfices importants qu’ils en tirent. Le SEP :

  • facilite un processus d’apprentissage et de réflexion tourné vers le changement et l’action, à l’inverse d’une approche descendante qui prescrit des solutions ;
  • met l’accent sur l’écoute et favorise l’expression des besoins et priorités des communautés locales ;
  • encourage le partage des idées et des expériences entre les différents groupes d’intérêts ;
  • renforce le dialogue entre les parties prenantes qui parfois ont des intérêts divergents pour aboutir à des compromis ;
  • facilite le lien entre les politiques et les pratiques.

En résumé le SEP :

  • engage toutes les parties prenantes dans un dialogue attentif au changement et aux impacts ;
  • facilite leur compréhension des mécanismes d’appauvrissement et de dégradation de l’environnement ;
  • suscite la recherche de solutions fondées sur la réalité locale, identifiées et choisies par chacun des acteurs pour lui-même, et ;
  • permet l’élaboration, par chaque type d’acteur, d’une feuille de route pour l’amélioration des conditions de vie et de la santé de l’environnement.

Perspectives

En raison du potentiel de valorisation des ressources naturelles dans le Bassin du Congo dans le combat contre le changement climatique et d’autres préoccupations inscrites à l’agenda environnemental international, l’Afrique Centrale fait l’objet de l’attention de nombreux partenaires techniques et financiers qui y investissent massivement. Comme outil de suivi des changements et des impacts, l’outil SEP pourrait servir :

  1. à générer un réseau d’information fédérant l’ensemble des initiatives à l’œuvre dans les 12 paysages identifiés dans le Bassin du Congo. Tout en respectant les spécificités de chaque paysage, un set d’indicateurs communs permettrait de renseigner les partenaires sur l’impact des interventions de conservation et de développement dans les différents paysages de la région.
  2. d’outil d’aide à la décision pour le suivi et le pilotage d’importants programmes de conservation et de développement initiés dans les paysages, y montrer les tendances et ajuster périodiquement la priorisation des actions à y mener.
  3. d’outil facilitant l’intégration des ressources naturelles dans les stratégies de croissance et de réduction de la pauvreté au niveau nationales, sous régional et global.

L’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) et ses partenaires entendent unir leurs efforts pour renforcer les capacités des institutions publiques et privées engagées dans la gestion des paysages forestiers dans le Bassin du Congo et ailleurs sur cette approche de suivi de la performance du paysage. Pour plus d’informations contactez:

Union Internationale pour la Conservation de la Nature -

Programme Forêt Afrique Centrale et Occidentale

BP 5506, Yaoundé, Cameroun

Téléphone: +237 22 216496

Email: [email protected]  - [email protected]

Site Web : www.uicn.org

 

Support pour de développement et application des outils

DGIS, Banque Mondiale, GEF, BAD

Documents à lire

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ENDAMANA Dominique, 2016. Établir le lien entre les résultats de Conservation - Développement avec les ODD et les Cible d’Aichi au sein du paysage transfrontalier en Afrique central: Directives pour le suivi – évaluation participatif (SEP). Version 1 Guide Pratique – UICN PACO Programme Forêts, 27 pages

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