Mythes et idées fausses

21 November 2008 |

1: « Le pastoralisme nomade est une forme archaïque de production qui a passé son temps»
2 : « La mobilité est intrinsèquement arriérée, non nécessaire, chaotique et perturbatrice »
3 : « La plupart des terres de parcours se sont dégradées suite à un surpâturage »
4 : « Les pasteurs ne prennent pas soin de la terre à cause de la Tragédie des Communs »
5 : « Les éleveurs africains ne vendent pas leurs animaux; ils préfèrent les stocker, les admirer, et leur composer des poèmes » 6 : « Les éleveurs contribuent peu à l’activité économique nationale »
7 : « La productivité du pastoralisme est très basse. L’élevage sédentaire est plus productif que les systèmes mobiles » 8 : « Les techniques pastorales sont archaïques: il faut introduire des méthodes scientifiques modernes »
9 : « Les éleveurs doivent se sédentariser pour bénéficier des services »
10 : « Tous les éleveurs sont riches; ou encore, tous les éleveurs sont pauvres et connaissent une insécurité alimentaire »

« Le pastoralisme nomade est une forme archaïque de production qui a passé son temps » Il y a un siècle de cela, les gens croyaient que le pastoralisme nomade était une étape intermédiaire de développement entre la chasse mobile et la cueillette d’une part, et l’agriculture sédentaire d’autre part. Le pastoralisme nomade était considéré comme une anomalie historique, pratiquée par des peuples non modernes et en retard par rapport à l’évolution. La recherche archéologique moderne montre que ceci est faux. La domestication des animaux a eu lieu en même temps, or plus tard, que la domestication des plantes. Le pastoralisme nomade s’est développé en tant que forme spécialisée de production, au départ presque certainement situé dans les premiers campements agricoles, afin de permettre une utilisation productive des grandes étendues de terres de parcours saisonniers dans les zones arides et semi-arides. Le pastoralisme n’est pas plus archaïque que l’agriculture elle-même, et la mobilité en était une caractéristique depuis le début permettant aux éleveurs d’utiliser les riches ressources éloignées des premiers campements.

« La mobilité est intrinsèquement arriérée, non nécessaire, chaotique et perturbatrice » La mobilité pastorale est une réponse rationnelle à la répartition éparse et aléatoire des ressources naturelles. La plupart des groupes pastoraux se trouvent dans des environnements à pluviométrie saisonnière basse, où il est impossible de faire paître les animaux au même endroit tout le long de l’année. Le déplacement permet aux éleveurs d’utiliser une variété de pâturages, points d’eau, et autres ressources telles que le sel à lécher, et il constitue une adaptation sophistiquée aux défis des environnements à risques. Le déplacement comporte aussi des raisons économiques et sociales : il s’agit de transporter des produits sur des marchés lointains, rencontrer des parents pour des festivités saisonnières, acquérir ou partager des informations. Le déplacement suit souvent des schémas précis, et dans la plupart des cas, il conduit à l’élaboration de règles claires sur les droits et devoirs. Jusqu’à récemment, les mouvements pastoraux étaient bien synchronisés avec les populations pastorales et agricoles voisines, bien que nombre de ces arrangements soient maintenant sous pression, souvent suite à des actions inappropriées de la part du gouvernement et à la croissance de la population agricole.

« La plupart des terres de parcours se sont dégradées suite à un surpâturage » Tout comme les autres usages, le pâturage peut causer des changements dans la composition des espèces d’arbres des terres de parcours. Mais les preuves de dégradation de grande envergure des terrains de parcours résultant du pâturage pastoral sont très minces. Les recherches écologiques actuelles montrent que les terres arides suivent une logique différente de celle des terres plus humides. Selon la pratique et la théorie standard en matière de gestion pastorale, dans les zones arides, la croissance de la végétation est principalement déterminée par la pluviométrie de l’année en cours, non par la pression due au pâturage de l’année d’avant. Là où la pluviométrie est très variable d’une année à l’autre, la production végétative varie également. Dans de telles conditions, et en particulier lorsque les herbes annuelles dominent le tapis végétal, il devient impossible de définir une capacité de charge précise. La pression due au pâturage est un déterminant de moindre importance de la composition des espèces et de la production de la biomasse que la quantité de pluie et l’humidité existante du sol. La neige joue un rôle semblable dans les économies pastorales d’Asie centrale (Source : West Asia Region Resource Paper, voir www.undp.org/drylands go to drylands policy/challenge papers). Bien que le risque de dommage par concentration de bétail sur la structure du sol et sur la végétation ne doive pas être ignoré (et cela se constate clairement dans les endroits de concentration de bétail comme par exemple les puits, les marchés, ou les voies de passage), il existe peu de preuves que les pâturages des terres arides en général sont surchargés ou surpâturés. En effet, dans de grandes zones d’Afrique de l’Est et de la Corne de l’Afrique, le contraire prévaut : à cause de l’insécurité due aux conflits, dans certains cas il s’agit de la réduction du nombre de bétail due à la sécheresse, des pâturages autrefois productifs ont été envahis par des arbustes et arbres au goût non agréable, conduisant à l’arrêt du pâturage.

« Les pasteurs ne prennent pas soin de la terre à cause de la Tragédie des Communs » La « tragédie des communs » sous-entend que la terre tenue en commun connaîtra inévitablement un surpâturage. La raison est qu’il n’y a aucun facteur incitatif pour amener un éleveur donné à limiter le nombre d’animaux qu’il met sur le parcours commun, dans des situations où un autre éleveur pourrait accroître ses animaux. Mais la tragédie des communs repose sur une méprise. Elle suppose que les parcours communs sont d’accès ouvert et que n’importe qui peut les utiliser. Dans de tels cas, la compétition pour le pâturage pourrait en effet conduire à un dommage environnemental. En vérité, les pâturages collectifs ne sont pas tous d’accès ouvert, mais sont –et ont toujours été—gérés collectivement par des groupes d’utilisateurs connus. Dans ce cas, il est effectivement envisageable que les détenteurs des droits puissent s’accorder sur des règles et les appliquer. C’est l’insistance du gouvernement à dire que les terres de pâturage appartiennent à l’Etat et qu’aucun groupe d’utilisateurs ne peut établir des règles et les appliquer, qui a sapé l’action collective traditionnelle, créé la situation d’accès ouvert, et conduit au surpâturage.

« Les éleveurs africains ne vendent pas leurs animaux; ils préfèrent les stocker, les admirer, et leur composer des poèmes » Il est largement accepté qu’en Afrique les éleveurs ne vendent pas leurs animaux, mais préfèrent les garder auprès d’eux, et accumuler de grands troupeaux seulement pour le plaisir de les voir. Les décideurs politiques parlent souvent de la nécessité de persuader les éleveurs africains de vendre leurs animaux. Ce mythe est de toute évidence absurde. Si les animaux ne sont pas vendus (à moins qu’un grand nombre d’animaux d’un sexe donné ne soient abattus dans les concessions, et il n’existe aucune preuve de cela), les troupeaux comprendront un nombre égal de femelles et de mâles. Toutes les études de la structure des troupeaux parmi les pasteurs nomades indiquent le contraire : passé l’âge de maturité, souvent seuls les mâles nécessaires pour la reproduction restent dans les troupeaux. Les autres sont vendus, et on les voit en grande quantité dans le commerce national et international. Dans la mesure où le bétail constitue le capital de travail des eleveurs, il est tout à fait rationnel de constituer des troupeaux, et même de se retenir de vendre les animaux si les prix ne sont pas bons. Ceci est tout à fait différent de l’accumulation irrationnelle des animaux. Néanmoins, le mythe perdure, alimenté sans doute par le fait bien avéré selon lequel certains éleveurs africains admirent en effet certains animaux particuliers, et ont souvent un taureau préféré dont ils s’enorgueillissent de la beauté et pour lequel ils composent des poèmes. Dans d’autres parties du monde, les éleveurs ont toujours vendus leurs animaux pour faire face à leurs besoins, et pour eux, le problème est plus celui de l’absence de marché que la réticence à vendre les animaux.

« Les éleveurs contribuent peu à l’activité économique nationale » Ce mythe est vite battu en brèche. La contribution économique des systèmes d’élevage extensif nomades de subsistance au PIB et à l’exportation est élevé, et est au moins en partie prise en compte par les statistiques économiques nationales. Par exemple en Mongolie, l’élevage représente 1/3 du PIB et constitue la deuxième plus grande source de revenue liée à l’exportation (32%) après les minerais (41%). En Ethiopie, le secteur de l’élevage (dont la production pastorale nomade est une composante clé) représente 16% du PIB, 1/3 du PIB agricole, et 8% des revenus d’exportation. La conclusion qui s’impose est que dans les terres arides, les moyens d’existence liés à l’élevage contribuent grandement à l’activité économique nationale, bien que souvent ces contributions ne soient pas documentées convenablement.

« La productivité du pastoralisme est très basse. L’élevage sédentaire est plus productif que les systèmes mobiles » Les recherches montrent que les systèmes d’élevage mobiles ont un rendement économique à l’hectare plus élevé que les systèmes de ranch dans les mêmes conditions. L’amplitude de la différence va de 2 ou 3% plus élevé à 10% plus élevé. La productivité par unité de travail et par animal est généralement plus élevée, bien qu’en Ouganda, le rendement/bénéfice par animal en milieu pastoral est d’un tiers plus élevé que dans les ranchs locaux. Il a été également prouvé que l’élevage mobile est plus productif que l’élevage sédentaire dans les mêmes conditions environnementales. Pendant la sécheresse des années 1980 au Sahel, les éleveurs qui ont déplacé leurs bétails sur de longues distances à la recherche de pâturage s’en sont mieux tirés que ceux qui sont restés sur place. Au Soudan et au Mali, les producteurs de bétail sédentaires ont une productivité plus basse que les nomades.

« Les techniques pastorales sont archaïques: il faut introduire des méthodes scientifiques modernes » Il existe de nombreuses expériences en matière d’introduction de nouvelles techniques d’élevage et de nouveaux matériels génétiques dans les systèmes pastoraux. La plupart de ces expériences ont échoué. Qu’il s’agisse de remplacer les espèces locales ou de les croiser avec des espèces plus productives, d’introduire de nouveaux systèmes de gestion en vue d’éliminer le besoin de nomadisme, de cultiver des plantes fourragères, d’introduire l’agriculture intégrée, et beaucoup d’autres interventions encore, aucune de ces tentatives n’a vraiment apporté des avantages aux éleveurs. Le plus souvent, ces expériences ont conduit à la dégradation des terres ou n’ont pas pu devenir durables, et de fait elles ont été abandonnées. De l’autre côté, nous comprenons mieux maintenant l’énorme savoir et les compétences des éleveurs, les qualités génétiques des espèces locales, et la rationalité des systèmes locaux de subsistance liés à l’élevage. Des améliorations peuvent certainement être apportées, mais le point de départ devrait être les systèmes de gestion du bétail, le savoir et les compétences existantes, et non un modèle importé.

« Les éleveurs doivent se sédentariser pour bénéficier des services » Un argument généralement avancé par les décideurs est qu’il est impossible, ou dans tous les cas trop cher, d’offrir des services satisfaisants aux éleveurs nomades, qu’il est du devoir de l’Etat d’offrir des services à tous les citoyens, et que donc les nomades devraient se sédentariser. Les gouvernements fournissent les facilités de sédentarisation sur cette base. L’argument peut être retourné à l’envers : s’il est du devoir de l’Etat de fournir des services à tous les citoyens, et si certains citoyens sont mobiles pour des raisons logiques, alors il est du devoir de l’Etat de fournir des services aux populations nomades.

« Tous les éleveurs sont riches; ou encore, tous les éleveurs sont pauvres et connaissent une insécurité alimentaire » Les paysans et les populations urbaines dont le principal investissement est peut-être seulement un bœuf ou trois moutons perçoivent les éleveurs à travers ce qui leur apparaît comme de grands troupeaux, et donc pourraient penser que ces derniers sont immensément riches. Cela ne prend pas en compte le fait que le troupeau est un fonds de roulement; les animaux ne peuvent pas être vendus à volonté si l’entreprise pastorale doit survivre et prospérer. D’un autre côté, les sécheresses et famines des trois dernières décennies ont donné de l’éleveur l’image d’un indigent, trop pauvre pour survivre autrement que grâce à l’aide alimentaire. Aucune de ces images n’est totalement vraie. Dans les sociétés pastorales, comme dans toute autre, il y a des ménages riches et des ménages pauvres. Les événements économiques récents, en particulier les famines qui profitent à certaines personnes, ont créé quelques familles riches et beaucoup de familles pauvres dans la plupart des sociétés pastorales. Les politiques en matière de pastoralisme nomade doivent élaborer et cibler les interventions en conséquence. En fait, parce qu’il est nécessaire d’avoir un capital d’investissement substantiel sous forme de troupeau familial, le pastoralisme ne constitue pas une bonne voie de sortie de la pauvreté. Historiquement, des familles pastorales pauvres se sont souvent retirées de l’élevage pour entrer dans d’autres secteurs économiques. Aujourd’hui, beaucoup de familles appauvries peuvent être maintenues à la lisière du pastoralisme par l’aide alimentaire, mais cela n’exclut pas leur retour si les conditions changent de manière fondamentale.

Source: Pastoralism and mobility in the drylands. The Global Drylands Imperative. UNDP (June, 2003).